jeudi 10 mars 2011

Sur Chara

Je veux revenir ici sur ce que j'ai écrit sur le coup de Chara.

L'intention du joueur, ce qu'il pense, la vitesse à laquelle ça va... C'est très précisément ce que j'ai argué pour défendre ma position initiale, elle-même façonnée à chaud. J'ai rédigé la première partie du billet du match (jusqu'à la phrase "Rendu là, ça met pas mal un terme à toute velléité de freak show.") entre la deuxième et la troisième période. Il n'est pas vicieux, ça allait vite, patati, patata.

Bref, ma position tenait en une ligne: "On dira ce qu'on voudra, mais je ne vois pas ça autrement que comme un malheureux accident. Même avec "l'historique entre ces deux hommes"". Ça n'était pas tant une idée qu'une observation. En m'engageant par la suite à expliquer le geste de Chara par son ressenti dans son vécu intérieur, je me suis complètement écarté du point focal de l'observation en question, soit un phénomène, un mouvement semble-t-il irréversible dans lequel la LNH s'est engagée au cours des dernières années.

Je ne crois jamais l'avoir exprimé de manière aussi directe, mais ce point en question je le vois assez clairement depuis un moment déjà et je ne suis certainement pas le premier à le remarquer. Je vais donc décrire ce phénomène ici en le baptisant du nom de son chef exécutant, Colin Campbell.

Le "Campbell Shuffle"

Suite au lockout, la LNH a franchement remanié le livre des règlements. En substance, exit l'obstruction et l'accrochage, modification des équipements des gardiens. L'impact sur l'offensive fut immédiat, notamment à cause de l'augmentation du nombre d'avantages numériques, mais de nombreuses voix s'élevèrent pour critiquer ce qu'on voyait comme une dénaturation du jeu. Au long de la saison 2005-06, l'arbitrage s'est donc graduellement assoupli, mouvement qui s'est accéléré en séries. Rendu en finales, ça se piochait joyeusement, comme dans le bon vieux temps (ie: 2003).

Au début de la saison suivante, on a resserré l'arbitrage, mais sans revenir au niveau du début de la saison précédente. Puis, quelque part au milieu de la saison, l'arbitrage s'est de nouveau relâché. Le même manège s'est répété chaque saison, on repart un peu plus loin que l'année précédente, la première vague d'assouplissement arrivant vers la fin novembre. Le Campbell Shuffle: deux pas en avant, trois pas en arrière et on recommence.

Un type d'infraction semble être méthodiquement ignoré dans le Campbell Shuffle depuis son début: l'accrochage. On se retrouve donc, à chaque itération du Shuffle, avec un jeu toujours ultrarapide, mais de moins en moins policé.

Si tant est qu'on accepte qu'après le fait j'explique ainsi ce qui selon moi est un mouvement dans lequel la ligue est inexorablement engagée depuis plusieurs années déjà, on saura aussi, je l'espère, mieux accepter en quoi je considère le coup de Chara sur Pacioretty comme un simple incident malheureux parfaitement dans l'ordre des possibles à ce stade-ci de la saison. J'ajouterai de surcroit que je ne croyais pas à une suspension hier soir, autrement que pour des motifs purement politiques. Ben voilà.

Qui blâmer?


Ils sont nombreux à générer des records de clics et faire sauter les cotes d'écoute à pointer du doigt, ça c'est sûr. Campbell, dont le fils participait aux hostilités (il chassait le glorieux sur la glace au moment de l'incident, c'est dire), Bettman, qui vend notre beau sport aux Américains, les joueurs, qui ne se policent pas, "la ligue", les équipements... Et ça s'arrête là.

C'est dommage. C'est dommage parce qu'après avoir passé la journée à passer un tas d'exécutants (joueurs et responsables de la ligue), on s'arrête devant la porte d'un de ceux qui, au bout du compte, décident de tout pour finalement passer son chemin sans poser de questions. Et on conclut que c'est la faute d'un des deux individus impliqués dans l'affaire. Je pense qu'on a tort de procéder ainsi.

La question que je poserais, moi, si j'avais 3 cennes de courage (je n'en ai pas une) et une job de journaliste (jamais un média ne serait assez con pour m'embaucher), serait la suivante:

"La LNH, dont vous êtes un des vrais patrons, ne vous semble-t-elle pas, par son laxisme toujours plus grand et son jeu toujours plus violent, inexorablement engagée dans un mouvement qui va, éventuellement, mener à la mort d'un joueur sur la glace?"

La question, je la poserais à Goeffrey Molson. Ce sont les 30 gouverneurs qui décident de tout dans cette ligue. Bettman, Campbell et les autres sont de simples pions. Les histoires de police, de poursuite, de politiciens qui s'énervent ne seront jamais que des show de boucanes tant et aussi longtemps que ces grands justiciers ne prendront pas pour cible les vrais boss, ceux qui décident de ce qui passe ou pas. Mais c'est beaucoup demander. Si on mettait juste au clair le fait que les choses vont ainsi parce que les 30 proprios de la ligue sont ben content comme ça, ça serait déjà une chose de faite.

D'ici là, les joueurs ne font que leur job. En attendant qu'un d'eux ne se relève pas, après un malheureux accident, un "hockey play".

11 commentaires:

Mathieu a dit…

Je le répète: que l'absence de suspension s'inscrive parfaitement dans une démarche absurde n'enlève rien à sa propre absurdité.

Cela dit, quelqu'un semble se poser ta question, et le quelqu'un a quand même plus d'impact qu'un journaliste, rapport aux millions en commandite:
http://slam.canoe.ca/Slam/Hockey/NHL/2011/03/09/17558356.html

C'était fatal que ça finisse par arriver; les commandites sont une question de marketing, et le problème est en train de devenir assez gros pour qu'on se fasse plus de capital en le questionnant qu'en acquiescant. Et il y a peut-être même la considération morale qui entre en ligne de compte. En tout cas, je ne peux qu'applaudir. Quand un commenditaire majeur murmure des interrogations sur la continuité de sa participation, ça reçoit probabalement plus d'attention de la ligue que tous les shows de boucane du monde.

L'autre remarque, c'est que parlementaires qui font de la boucane, c'est bien beau, et c'est ce qu'ils font présentement pour se faire du capital. Reste qu'ils sont quand même capables que faire pire que de la boucane. Ils ont même une batte assez colosse; ils ont le pouvoir de promulger les lois et, surtout, de réglementer les sports. S'ils se mettent dans la tête que ce serait populaire de régler les problèmes de la LNH pour elle (et, encore une fois, la considération morale jouera peut-être aussi), il peuvent fourrer le chien rare. Assez pour que la LNH se demande si ça ne serait pas mieux de s'auto-réguler juste pour esquiver ce bordel.

Quand à savoir si les proprios sont contents avec ça, certains le sont, j'en suis sûr. Jeremy Jacobs est président des gouverneurs, je crois. Est-ce que M. Molson approuve? J'ai de très, très sérieux doutes, mais je me doute que c'est une game politique et que même s'il s'élève, il y a assez de tatas qui aiment le statut quo pour l'enterrer. Surtout si 50% des proprios s'en foutent et ne disent jamais rien.

Un texte sur ESPN que j'ai lu (et trouvé pas mal tata) mettait entre autres en garde contre les mesures qui pourraient changer fondamentalement la game. J'ai cessé de penser que ça ne serait pas une mauvaise chose. Je pense que c'est devenu une nécessité.

Vanhouse a dit…

Je suis d'accord avec ce que vous dites pas mal à la lettre messieurs.
Les commanditaires c'est bien beau, ok un de pas d'accord.
Mais combien veulent prendre leur place...aspirine sur le coin de baie vitrée en vogue c'est temps-ci? F-150 solide comme le...
Mon point est seulement que la LNH fait son argent avec ce type de violence. C'est payant.

Moi je crois que les seuls à avoir du pouvoir ce sont les propriétaires. M.Molson a du pouvoir sur M.Bettman. Il a une partie de son job entre ces mains.
Le problème est que les propriétaires sont généralement un pas en arrière du décor et regarde la parade passer et les bidoux s'accumuler.
Ça va prendre un regroupement de propriétaire qui s'entendent pour faire la loi, et en premier lieux calicer Bettman dehors. Ensuite le hockey pourra progresser.

Pourquoi on ne refuserait pas les Nordiques à Québec? ok là j'abuse.

Vivement l'arriver de la MLS....

Olivier a dit…

Pas besoin d'un grand regroupement.

Mets juste les Molson et Teachers ensemble, ça fait déjà un gros maudit morceau des revenus de la ligue.

C'est pourquoi je suis de plus en plus enclin à pointer Molson. Le gars est un des kingpin de la ligue, on ne parle pas de Mario Lemieux, là. S'il décide de s'ouvrir la trappe là-dessus, les autres vont écouter et prendre note.

Le pouvoir, dans cette ligue, c'est l'argent. Et le CH représente beaucoup d'argent. Met les Leafs de ton bord et c'est pas mal game over.

En ce sens, les récriminations des fans et les agitations de toutes sortes ne sont pas vaines. Mais j'y reviens: rendu sur le pas de la porte du proprio, faut pas passer son chemin.

Mathieu a dit…

Le problème, c'est que les Leafs, qui emploient et sont fortement influencés par Brian Burke, ne se mettront pas du côté voulu. Ils vont au mieux être des absents. Teachers s'en foutent pas mal. Les Leafs sont un investissement, sans plus.

Quant à la réunion des DGs, Brian Burke va probablement fortement décourager toute vélléité de changement qui pourrait nuire à la mentalité néanderthalienne. La sécurité des joueurs, c'est pas vraiment son bag.

Va falloir chercher ailleurs. Les Pens sont un bon début, mais il va falloir plus que ça.

Philm a dit…

Je vois aussi pas mal d'obstacles à la création d'une coalition. Y'a comme un problème culturel dans le hockey qui tolère et encourage pas mal de niaiseries et je ne vois pas grand signe d'évolution de ce côté là. Or, il n'y aura pas de changement culturel sans volonté forte d'en finir venant d'en haut. Un beau catch 22.

Comme Mathieu le souligne il y a des proprios qui font la piasse justement avec ce genre de tapochage et jusqu'a maintenant les tapocheux et les indiférents semblent contrôler la ligue.

C'est plate à dire, mais je pense qu'il va falloir qu'une équipe comme les leafs ou les flyers voit ses meilleurs joueurs partir sur une civière avant que le mouvement d'en haut s'active. C'est quand même ahurissant de voir à quel point les propriétaires se soucient peu de leurs investissements sur la glace. Dans la NFL il n'aura suffi que d'un plaqué, pourtant légal à ce moment là, pour rendre l'éternument à proximité d'un quart-arrière passible de sanctions. Rater les séries ou ne pas aller loin parce que ton meilleur joueur c'est fait dévisser la tête, me semble t'as pas besoin de le vivre pour comprendre le potentiel de perte$.

Anonyme a dit…

C'est vachement intéressant tout ça, et surtout ça remet les choses dans leurs vraies perspectives. Les joueurs de hockey, comme les militaires, sont soumis à une autre justice, vivent sous un autre régime. Un régime qui vraisemblablement méprise la vie humaine, ou au pis, la relaie aux confins de ses préoccupations. Je ne vais pas plus loin, car je pourrais suggérer plein de choses pas brillantes et proposer tout autant de sombres comparaisons. Certains sont payer après tout pour le faire.

Toutefois, ça dégoûte intensément certains nouveaux venus (tout comme d'anciens fans à ce que je lis), mais ça, ça n'a aucune importance. S'il faut accepter cette réalité, fine. On est libre de regarder ou non après tout?
Ce qui me préoccupe, c'est que depuis l«'accident» de Crosby, certains joueurs s'élèvent (timidement) contre le régime actuel. Et si les 2 extrémités de la chaîne alimentaire (joueurs+fans) sont d'accord pour shampouiner et revitaliser l'arbitrage, les proprios devraient tendrent l'oreille non?

Érick

Anonyme a dit…

Qu'il est naïf ce Érick!

;-)

Olivier a dit…

En fait, je pense que le shampouinage, comme tu le dis si bien, n'est pas vraiment possible depuis longtemps. Les fameux "médias sociaux" y sont pour quelque chose. Alors peut-être que les vraies cibles ne sont pas encore correctement identifiées.

Normalement, c'est là où les médias traditionnels devraient faire valoir leur expérience et leurs accès, en débusquant pour nous les ressorts profonds de la mécanique.

Mais les gars préfèrent déplorer le peu de rage démontrée par Gauthier.

Mathieu a dit…

Eh bien Olivier, Geoff Molson a répondu, quasiment directement, à ta question dans sa lettre:

http://canadiens.nhl.com/club/l_fr/news.htm?id=555638&navid=DL|MTL-fr|home

C'est quand même diplomatique, mais il est clair. Tout ce qui manque c'est "faudrait le faire avant que quelqu'un crève".

Le 'kingpin' dont tu parlais a dit qu'il va agir. C'est un début.

Olivier a dit…

Dis-donc, c'est plutôt carré comme lettre...

Bon, ben le Boss s'est fait entendre. Bien joué de sa part. C'est certainement la seule voie par laquelle les choses peuvent bouger.

Mario Lemieux est un junior parmi les proprios, mais Molson peut probablement le coopter rapidement. Le grand coup, ça serait Gretzky.

On verra. Le CH, sous les Molson, a toujours été une organisation patiente et méthodique. Espérons qu'ils le seront tout autant sur ce cas-là.

Mathieu a dit…

Dans les cours de français, sous "lettre polie d'un gentleman influent en beau maudit", cette lettre devrait être citée en exemple. Le langage est diplomatique, la tournure est polie, mais le contenu n'y va certes pas avec le dos de la cuiller.

Après avoir comme il se doit souhaité prompt rétablissement à Paciorretty en premier, il y va. On n'est pas d'accord, on l'a fait savoir clairement, des actions sont prises, les choses doivent changer, et je suis prêt à personnellement prendre le leadership et à sonner la charge pour que ça se fasse.

Et c'est cette dernière clause qui va lui donner plus de respect que la lettre de Lemieux. Mario y tenait assez pour menacer de se retirer. Geoff y tient assez pour menacer de faire exactement le contraire. Il dit vouloir prendre la responsabilité, ce qui frappe beaucoup plus.

C'est pas rien. Je ne vois pas comment il aurait pu être plus clair.